Et moi, je reste à regarder…

Premier texte sur ce blog, inspiré d’une comptine que j’ai découverte à la médiathèque de Cholet, du temps où j’empruntais des CDs… La compilation s’appelait « Anthologie de la chanson française – la condition féminine » et rassemblait plusieurs chansons sur le mariage, le fait d’être une femme, d’avoir un galant… Un texte en particulier m’a frappé, et cela faisait fort longtemps que je souhaitais l’adapter dans un univers Steampunk. Bonne lecture.

La famille Smith se préparait pour aller aux champs. La mère, le père, les deux jumeaux et la petite sœur de Georgia terminaient leur bol de porridge déjà ranci. L’ambiance était pesante à la maison depuis quelques mois.

Elle restait là, le regard fixé vers le plafond de crépi, à guetter.

Georgia entendait depuis son lit le claquement des bols et des cuillères en bois sur la grand’table, ainsi que le bruit des sabots sur les tomettes, et enfin, le grincement de la porte d’entrée. Ils étaient partis. Elle en profita pour se lever, après avoir revêtu, par dessus sa chemise de coton blanche, un petit boléro crocheté à la main. Les matins de juin pouvaient parfois être très frais, et malgré son état, elle avait quelques corvées à faire urgemment si elle voulait sortir.

Elle quitta la chambre qu’elle partageait avec ses frères et sœurs, et descendit dans la salle, rassembla la vaisselle, et commença à laver les bols. Elle pouvait dire à qui appartenait chaque écuelle, en particulier celles des jumeaux : ces deux gloutons ne laissaient jamais une seule miette, leurs bols étaient quasiment déjà propres. Sa mère, par contre, laissait toujours la moitié. Georgia se jeta avidement dessus.

Depuis l’accident, elle était plus ou moins privée de nourriture. Sa mère et sa sœur avaient quelques combines pour que Georgia puisse avoir un semblant de repas.

Nous sommes cinq enfants, d’un père et d’une mère,

Nous sommes cinq enfants, d’un père et d’une mère,

Les autres s’en vont aux champs, s’en vont à travailler,

Et moi je reste à regarder

Je reste à regarder, dis donc comme je suis fière.

Oh oui, ça, elle était fière la Georgia. Mais tellement faible qu’elle ne rechignait pas une seconde à dévorer les restes. Même si le porridge était ranci. Elle essuya sa bouche proprement, sans utiliser la manche de son boléro. Elle n’avait pas passé de longues soirées d’hiver dans la chambre à se le fabriquer pour le tâcher inutilement.

Elle mit de l’ordre dans le reste de la pièce. Elle espérait, par ce petit manège, apaiser la colère de son père. Elle rangea donc les chaises sous la grand’table, passa un coup sur le bois vernis, et remit la pendule à la bonne heure. Pour ce faire, elle regarda d’abord par la fenêtre, à travers le smog matinal, pour vérifier sur le cadran de l’horloge de l’église si il était bien six heures et demie. Pour Georgia, depuis l’accident, l’église servait surtout à donner l’heure. Il n’était plus question qu’elle s’y rende. Elle sortit de sous sa chemise la clef de la pendule, et la remonta.

S’occuper de l’heure était un privilège qu’elle avait dans la maison, et que ses deux frères lui jalousaient vivement. Malgré l’accident, le père ne lui avait pas repris cette clef, qu’elle chérissait beaucoup. Cela lui permet, une à deux fois par jour, de voir s’animer les beaux rouages de cuivre, les prendre vie, et de les observer un peu. Ces derniers temps, par ennui, elle s’était vraiment intéressée au fonctionnement de ces engrenages, et commençait à comprendre comment ils s’emboîtaient les uns dans les autres. Ce qui au début tenait de la magie pour ses yeux d’enfants devenait petit à petit une science à devoir maîtriser. Elle mourrait d’envie de tout démonter et remonter, mais ce n’était pas le moment. Elle n’avait pas envie d’énerver encore plus son père en créant du désordre, et en cassant la belle mécanique.

Quand cela fut finit, elle remit la clef sous sa chemise, contre sa peau.

Elle remonta se changer, afin de mettre par dessus sa chemise une robe de lin, des bas, et ses godasses informes. Elle se sentait faible, ses gestes étaient assez lents. Son ventre ne lui permit pas de lacer son corset. Elle mit donc une ceinture de tissu à la place, espérant que les gens ne remarquent pas son indécence. De toute façon, depuis l’accident, elle était déjà devenue une paria, et cela lui importait finalement peu ce que les autres pouvaient penser d’elle. Elle sortit, un châle autour de son cou, de façon à pouvoir se réfugier dedans si le smog lui raclait trop la gorge. De même, pour protéger ses yeux, elle mit ses lunettes d’aviateur que son oncle lui avait donné pour son quinzième anniversaire. Elle avait une allure étrange, mais encore une fois : qui pourrait vraiment s’en soucier ?

Je reste à regarder, dis donc comme je suis fière.

J’ai mis dans mon idée d’aller me promener,

Ma quenouillette à mon côté

Je me suis promenée, alentour de la ville…

Elle s’aventura sur les routes pavées, cahin-caha, passa tout d’abord près de l’Eglise, sur le parvis de laquelle elle se retint de cracher. Elle avait encore en tête les dernières messes données, que sa sœur lui avait rapportées à voix basse, quand la maison dormait… Elles étaient censées dormir tête bêche dans le grand lit, mais sa petite sœur Eleaonore venait parfois contre elle, et lui racontait sous la couette les histoires et autres ragots de la journée, en prenant bien soin de ne pas parler trop fort, pour ne pas se faire cafter par les deux frangins.

Tout en caressant le ventre de sa grande soeur, Eleanore lui avait raconté combien le curé avait usé de paraboles et de citations, pour bien appuyer que les relations avant le mariage étaient marquées du sceau du démon, de la tentation, et que ceux qui s’y étaient adonnés n’avaient droit qu’au déshonneur, et que l’amour de Dieu avait quitté ces fornicateurs. Elle mélangeait dans son discours les propos rapportés directement de la bouche du curé, et ses mots de fillette de huit ans, ce qui aurait pu donner à son discours une tonalité touchante, voir drôle, si tout cela n’avait pas été si tragique.

Eleanore n’avait pas raconté à Georgia combien ses parents avaient blêmi de honte durant l’office, et baissé la tête, mais Georgia n’était pas dupe. Parfois, sa mère rentrait de la messe avec les yeux rougis, et des traces de larmes le long des joues.

Le père, lui, oscillait entre la honte extrême, et l’envie de battre sa fille ainée.

Et il hurlait :

« Mais pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que tu aies ces envies d’aventures dans la grand’ville ??? Tu n’étais donc pas assez bien ici, avec nous ? Et maintenant, à cause de toi, le déshonneur est sur notre famille.»

Georgia, mortifiée, dépassa l’église, traversa un pont, et repensa au début de l’automne dernier, pendant qu’elle arpentait la ville, pour se diriger vers les Landes. A cette époque là, elle n’avait qu’une seule envie, celle de partir pour Octoville, la « grand’ville » comme disait son père. On la voyait briller parfois à travers le smog. Elle voulait tenter sa chance là bas, plutôt que de continuer son existence banale à travailler dans les champs. Elle rêvait d’aventures, en effet. A Octoville, elle pourrait trouver un bon travail, ou encore se faire passer pour un garçon et embarquer sur un bateau qui ferait une croisière autour du globe, et on se ferait aborder par un sous-marin dont le Capitaine jouerait de l’orgue, comme racontait un des livres prêtés par son oncle. Forte de ses rêves d’enfant, malgré son corps de jeune adulte, elle avait rassemblée dans une besace ses affaires, un peu d’argent et de nourriture. Et un jour, au lieu de travailler avec sa famille, prétextant un mal de tête, elle s’était rendue sur la Plaine.

C’est là que se tenait l’Aérodrome. La ville dans laquelle vivaient Georgia et sa famille n’était pas très très riche ni développée. Mais depuis qu’Octoville y avait installé une escale pour ses dirigeables et autres biplans, et surtout le grand hangar pour entretenir et réparer toute sorte de moyens de locomotion aérienne, la ville attirait de plus en plus de travailleurs, et de visiteurs. Des champs avaient dû être rasés pour l’installation du champ d’aviation, mais la famille de Georgia n’avait pas été trop impactée. Les immenses structures de métal des hangars rappelaient à Georgia les cartes postales qu’elle avait reçue de la capitale, représentant de grandes tours bâties pour des expositions universelles. Sa mère avait trouvé cela bien laid, mais Georgia était en admiration devant les poutres de métal ouvragées, assemblées en une semaine, et qui cachaient des engins merveilleux, des aéronats de voyage… Ou plutôt, devrait-elle dire, un ticket vers une vie meilleure.

Elle se promena à travers la Plaine, en se faufilant à travers les caisses remplies de pailles et d’éléments métalliques, évitant soigneusement de tomber sur un contre-maître ou un mécanicien. Elle vit à un moment un grand panneau, avec les horaires de départ et d’arrivée. Prochain aller pour Octoville, quinze heures trente, hangar 1900-42 !

C’était sa chance. Il lui restait vingt minutes pour s’y rendre.

Elle essaya d’être encore plus discrète, et se déplaça furtivement jusqu’au dirigeable en question. Arrivée en bas, les deux mains sur les hanches, elle considéra l’engin : comment grimper à son bord sans se faire repérer ? C’était une question à laquelle elle n’avait pas pensé.

« Il faut absolument que je monte à l’intérieur, de gré ou de force ! » dit-elle à voix haute.

Malheureusement, une main se posa sur son épaule, et elle entendit :

« Tiens tiens, une resquilleuse. Et jolie, en plus. Eh, Albert, on a une petite souris qui essayait d’embarquer sans permission ! »

Une sueur glacée coula le long du dos de Georgia. Interdite, elle restait immobile. La main se cramponna plus fort, l’interdisant de bouger. Albert s’approcha, pendant que le premier homme se pencha, et susurra à l’oreille de Georgia :

« Et tu sais ce qu’on leur fait, aux resquilleuses, pour les punir… ? »

Cela aussi, c’était une question à laquelle elle n’avait pas songé.

C’est en pleurant avec des sanglots sourds qu’elle rentra le soir chez son père. Ses parents l’avaient cherchée en rentrant des champs. Les voisins avaient été alertés de la disparition de Georgia. Le soulagement de son retour fut de courte durée. Le sang sur sa robe et son visage tuméfié faisaient peine à voir.

« Ils m’ont… Ils m’ont… »

Georgia, assise et prostrée sur le banc de pierre devant la maison, croisa alors le regard de sa mère. Un regard plein de tristesse, d’inquiétude, mais aussi de honte. La main maternelle lui essuyait le menton et l’oeil de son mouchoir, dans l’espoir d’enlever un peu de sang. C’était un regard qui lui disait :

« S’il te plaît. Pas maintenant. Pas devant les voisins. »

Georgia se tut. Durant trois jours.

Quand le père apprit toute l’horreur de la vérité, il ne fut que fureur. Il se rendit à l’aérodrome, un pugilat éclata. Albert et le premier homme furent renvoyés, et le père fut emprisonné pour la nuit par les agents de ville, afin qu’il retrouve son calme.

L’histoire fit bien sûr le tour de la Plaine, des champs, et de la bourgade. Tout était mélangé, et dit à demi-mots : comment dire l’impensable ?

La décision fut prise de cloîtrer Georgia à la maison, pendant un temps. Cela lui éviterait de subir les quolibets. Quand l’hiver fut installé, on se rendit compte qu’elle était grosse. On avait pensé à l’envoyer dans un autre village, chez la famille, de façon à cacher son état. Mais la neige était déjà tombée en abondance, et rendait tout voyage impossible. De plus, vu les événements, il était hors de question de se déplacer par voie aérienne. La famille Smith était personna non grata dans l’aérodrome.

Georgia resta donc dans sa chambre, à crocheter sans fin. Seule, Eleanore lui apportait quelque compagnie. Sa mère aussi, parfois.

Son père souhaitait l’affamer, afin de lui faire perdre le bébé. Peine perdue, le petit était accroché à la vie.

C’est en se remémorant tout cela que Georgia se retrouva en haut de la Lande.

Je me suis promenée, alentour de la ville

M’y vient une pensée à moi dénaturée,

que j’étais prête à accoucher

Comme je suis arrivée, là haut de sur ces landes

Traînant son gros ventre sur le chemin, elle rencontra des troupeaux de moutons qui paissaient, et arriva au niveau des capteurs de smog. Ces grands filets dressés à la verticale filtraient l’humidité des nuages de brouillard grisâtres qui s’étendaient sur les collines environnantes. L’eau coulait le long du maillage de l’étoffe, arrivait dans un réceptacle, pour être ensuite filtrée et réutilisée. La pollution envoyée par la ville était maintenant vue comme un don du ciel, et permettait aux paysans comme la famille Smith d’arroser ses champs.

C’était le meilleur ami d’enfance de Georgia, Romuald, qui avait conçu ce système ingénieux. L’enfant prodigue était revenu de ses études de génie civil à la capitale, avec dans ses bagages de quoi mener à bien ce projet. Il avait eu quelques difficultés à acquérir les terrains nécessaires, mais il s’était arrangé avec de généreux mécènes. En échange de leur contribution financière et technique il avait notamment proposé d’adapter le maillage de ses filets, de façon à faire apparaître le logotype de l’un d’entre eux. Ceci expliquait qu’un poulpe géant stylisé toisait la ville de ses tentacules. Certains habitants avaient énormément du mal avec, ils avaient l’impression qu’une menace diabolique planait en permanence sur la ville. Fort heureusement, le smog cachait les filets la plupart du temps.

Georgia profita de sa venue pour rendre visite à Romuald. Mis à part sa famille, dans toute la ville, c’était le seul qui acceptait encore de lui adresser la parole.

« Tu as marché jusqu’ici toute seule ? Dans ton état ? Mais tu es folle ? »

« Oh tu sais, il ne devrait plus y en avoir pour longtemps… Je suis dans mon huitième mois. Si cela pouvait faire avancer le travail… »

« Oui certes, tu as raison. Néanmoins, veux tu t’asseoir ? Veux tu une verre d’eau de vapeur purifiée ? »

Il alla à une pompe non loin, et revint avec une chope en métal, remplie d’une eau claire. Georgia la dégusta, assise contre un poteau, en regardant Romuald et ses installations bizarres. Son ami ingénieur ne s’était pas fait que des amis depuis son retour de la ville, même s’il avait facilité la vie de beaucoup grâce à son inventivité.

« Tu sais, je m’apprêtes à partir bientôt, je vais essayer de proposer mes capteurs de smogs dans d’autres villes. »

« Avec ou sans le poulpe ? »

« Ahah, tu as toujours le mot pour rire. Du coup, je te laisse, je vais retourner à la préparation de mon voyage. Essaie de te ménager. Et de ne pas t’attirer encore les foudres de ton père… »

« Tu dis ça comme si c’était de ma faute ce qu’il s’est passé ! »

« Non, ne le prends pas comme ça… Je m’excuse. Je ne voulais pas dire ça. Bien sûr que ce n’est pas de ta faute. »

« Allons, retourne à ton ouvrage, je t’ai fait perdre assez de temps. »

Elle se leva, lui rendit sa chope, et se dirigea vers le chemin du retour.

« Attends, veux tu que je te raccompagne ? »

Il n’eut qu’un sourire comme réponse. Elle s’éloigna, les deux mains sous son ventre.

Comme je suis arrivée, là haut de sur ces landes

Je me suis arrêtée, c’est pour considérer 

de quel côté je vais aller…

De là je m’en retourne, je reviens chez mon père.

Elle dût s’arrêter peu après avoir quitté Romuald. Son ventre lui faisait atrocement mal. Elle était courbaturée. Elle se mit contre un arbre. Sa marche avait en effet facilité le travail. Elle souffla, elle gémit, tirant sur sa ceinture en tissu qui la gênait. La peur l’envahit, elle aurait dû se faire raccompagner chez elle, finalement.

Tout à coup, elle entendit la cloche d’un mouton non loin d’elle. Tournant la tête, elle aperçut l’animal. Décoré de pompons de couleurs brunes et beiges à l’occasion de la transhumance, sa belle cloche en laiton faisait un son finalement agréable, qui permit à Georgia de se calmer, et de rythmer sa respiration.

La bête s’approcha, Georgia posa une main sur son museau.

« Serais-tu perdu, pauvre créature laineuse ? »

« Je ne sais pas qui est le plus perdu des deux, en fait… »

La réponse laissa Georgia stupéfaite :

« V’là le mouton qui cause ! »

Un éclat de rire couvrit le son de la cloche. Georgia tourna la tête, et aperçut la Bergère des Landes. Perchée sur des échasses mécaniques, vêtue d’une cape, elle s’était approchée sans discrétion, mais Georgia était tellement absorbée dans la contemplation des pompons de l’animal et dans sa douleur qu’elle n’avait rien entendu. La bergère, ayant fini de rire, s’aida de l’arbre pour descendre de son appareil. Elle cherchait le fugueur depuis une bonne heure, et était contente de le retrouver. Elle comprit tout de suite ce qui arrivait à Georgia, et la rassura : l’accouchement était quasiment terminé, le petit montrait déjà sa tête. Pas question de se lever, donc. La délivrance se ferait dans la Lande. La Bergère avait déjà aidé des agneaux à naître, ce n’était somme toute pas bien différent

Georgia, entre deux souffles, se dit que sa sœur n’aurait peut être pas réagi de la même façon si elle avait dû l’aider à accoucher sur le lit qu’elles partageaient… Déjà qu’elle s’effondrait en pleurs à la vue du sang… La Lande était peut être finalement la meilleure solution, plaisanta-t-elle pour elle même.

Le petit sortit, et son premier hurlement se fit entendre avec force. La Bergère coupa le cordon ombilical avec son petit couteau de poche, et mit le bébé sur la poitrine de Georgia pendant qu’elle s’occupait du placenta. Les deux allaient bien. Le mouton s’approchait de temps en temps de Georgia, lui donna des petits coups de tête affectueux. La Bergère se défit de sa cape malgré la fraîcheur de la fin d’après-midi, afin de couvrir le nouveau né.

De là je m’en retourne, je reviens chez mon père

Comme je suis arrivée, les autres sont à dîner

Et moi je reste à regarder.

Je reste à regarder, dis donc que je suis bête.

La bergère avait aidé la jeune mère et son enfant à rentrer chez eux. Georgia, à bout de fatigue, le bébé dans ses bras, toqua à la porte. Un de ses frères lui ouvrit. Il la regarda, et apercevant un bout de visage sous la cape qui gigotait, il s’exclama :

« Ah, le bâtard est enfin là ! »

Le reste de la famille était à table. Le père, entendant cela, frappa des deux poings sur la table. Il était toujours aussi furieux que son premier petit enfant soit le fruit d’un viol. Pendant que la mère se jeta sur Georgia pour l’aider et soigner l’enfant, il écumait de rage. Au bord de l’évanouissement à cause de la journée et de la fatigue, Georgia l’entendit dire :

« Nous allons le mettre à l’orphelinat. Je vais emprunter un cheval au voisin, et je galoperai toute la nuit s’il le faut. Mais il est hors de question qu’il reste ici. Le déshonneur a suffisamment frappé notre famille, il ne sera pas dit que j’élèverai un bâtard. Nous avons assez subit cette honte et cette infamie. Nous sommes d’honnêtes gens, après tout. »

Georgia tomba des nues. Elle qui avait la tête pleine d’aventures au clair de lune, d’explorateurs de mondes inconnus, de batailles dantesques, malgré l’outrage dont elle avait été la victime, elle n’avait jamais réfléchi en neuf mois à ce qu’il adviendrait du bébé s’il venait au monde. Elle avait été de toute façon persuadée qu’à force d’être mal nourrie, il ne pouvait qu’être mort-né. Si bien qu’elle ne s’était même pas embarrassée ces dernières semaines à penser à lui donner un nom.

Le fait d’entendre son père parler ainsi l’offusqua au plus haut point. Elle se sentit sotte de ne pas avoir envisagé qu’il pensait à le mettre à l’orphelinat. Elle avait entendu parler de cet endroit, et ce n’était pas en termes élogieux. Faiblement mais fermement, elle dit non.

« Ah, tu ne veux pas ? Eh bien, c’est ce qu’on va voir !!! »

« Enfin, le père, réfléchit un peu. L’orphelinat est à plusieurs heures de cheval, ce n’est pas sérieux d’y aller en pleine nuit. Attends au moins le matin ! »

La mère s’était interposée. Son but n’était pas de garder le bébé dans son foyer, comme Georgia aurait pu s’y attendre – elle se sentait décidément bien sotte ce soir – mais seulement d’éviter à son mari un voyage dangereux. Georgia se sentit attaquée dans sa fierté. Personne n’allait donc la soutenir dans cette famille ? Sa sœur avait fichu le camp, elle s’était réfugiée dans la chambre, on l’entendait sangloter. Ses deux frères regardaient la scène, ricanant, goguenards. Ces derniers mois ils n’avaient pas été tendres avec Georgia, et avaient sans doute participé à la propagation des rumeurs courant sur elle…

La décision fut prise d’attendre le matin pour que le père puisse partir. La maison s’endormit doucement. Mais la fureur dans le cœur de Georgia resta intact.

Je reste à regarder, dis donc que je suis bête

Je coupe un morceau de pain, je vais dans mon jardin,

Cest pour y passer mon chagrin

Là bas dans mon jardin, la rivière est courante.

Georgia se leva, en prenant milles précautions pour ne pas réveiller Eleanore. L’enfant avait été posé sur un gros coussin, au sol. Emmailloté, il n’avait pas bougé. Elle lui donna le sein, comme pour l’empêcher de hurler, et descendit l’escalier, le bébé dans ses bras. Ensommeillée, elle avait pris une tanche de pain comme petit déjeuner sommaire. Sa décision était prise. Elle se dirigea vers la porte qui menait au jardin, elle la ferma sans bruit. Au bout du jardin, coulait un affluent qui menait à Octoville.

L’horloge de l’église sonna la demie.

Les yeux emplis de larmes, elle ne changea pas d’avis. Elle tenait bon. Il était hors de question que cet enfant vive dans un monde pareil, et aille dans cet orphelinat douteux. Elle préférait… Elle regarda un instant le visage du nouveau né, le décolla de son sein. Il grimaça. Elle préférait en finir. Elle savait qu’après, elle devrait fuir. Loin.

Les cailloux au bord de la rive étaient froids et glissants. Le cours d’eau produisait un doux murmure. Quelques poissons étaient visibles, malgré la pollution du smog. Savourant un instant la fraîcheur du matin, elle se reprit. Il ne lui restait plus beaucoup de temps avant le lever de son père.

Là bas dans mon jardin, la rivière est courante

Mon cœur descend en bas, mon enfant dans mes bras,

Dans la rivière le jeta

Personne ne m’avait vue, que la Bergère des Landes

Elle s’écria sur moi, Que fais tu là, Méchante ?

J’ai fait péché mortel, ça ne se peut cacher

C’est mon enfant que j’ai noyé.

La Bergère était venue de bon matin, afin de prendre des nouvelles du bébé et de maman, et se retrouva à la place en train de tenter de sauver ce qui restait du petit. Elle ne le retrouva pas, il avait déjà été emporté par les flots. Elle revint vers Georgia, trempée. Elle la secoua par les épaules, lui hurlant dessus. Georgia, impassible dans un premier temps, fut de nouveau prise de larmes. Elle lui raconta les derniers mois. La honte qu’elle avait apporté dans sa famille. Les souffrances dûes à la faim, aux séquelles du viol, et à une grossesse mal soignée.

Eleanore s’approcha d’elles. Elle s’était levée peu après Georgia, rongée de peur pour sa sœur et son neveu. Elle avait préparé un sac de voyage pour eux deux. Entendant les hurlements de la bergère, elle s’était approchée de la rivière. Horrifiée, elle avait compris que la jeune mère venait de commettre un infanticide.

« Part de chez nous, Folle. Je couvrirai ton départ, en raison de l’affection qui nous liait. Mais que l’on ne te revoit plus. Je retiendrai le père le plus longtemps possible. »

Georgia ne sût pas si il fallait la remercier ou bien se remettre à pleurer. Elle osa un coup d’œil à la Bergère. Elle reçut un regard mi-figue mi raisin. Finalement, la Bergère se lança, et prit le sac apporté par Eleanore. Elle intima l’ordre de partir, sans se retourner.

La Bergère et Georgia se mirent à courir. Elle ne parlaient pas. Seule, la clef de l’horloge battait contre la poitrine de Georgia, rythmant son allure. La pendule ne serait pas remise à l’heure ce matin.

*** Mona Longueville ***

Inspirations:

https://www.musicme.com/Marc-Robine/compilations/Anthologie-De-La-Chanson-Francaise—Les-Chansons-De-Femmes-3700368408148.html (pour retrouver la comptine c’est par ici)

https://www.youtube.com/watch?v=mHOdn9Cx0NU (eh oui, ça existe vraiment)

https://www.youtube.com/watch?v=7LEmer7wwHI (chansons écoutées pendant que j’écrivais)

Si vous avez des suggestions, des corrections, des compliments, laissez un commentaire ou partagez 😉

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