Une nouvelle aube (partie 1)

« Oyez, Oyez, gentes dames et tristes sires,

Elfes des lointaines forêts de Syngorn la verdoyante,

Champs de joie semés par Yenlara-la-Très-Sage,

Maîtres Nains du bastion de Kragmarteau,

Cité aux milles artisans, petits par la taille mais pas par le talent,

Courtes gens, Gnomes, Farfadets, et autres créatures facétieuses,

Mais surtout vous, là, Humains et autres habitants de notre chère capitale Emon,

Vous qui voyez chaque matin, grâce aux bonnes grâces du Père de l’Aube,

Se lever le divin Soleil sur la mer d’Ozmit, et illuminer la cité,

Vous là! Oyez, Oyez! Prêtez-moi l’oreille !

Car le récit que je m’en vais vous conter ne doit pas sombrer dans l’Oubli… »

 

Des troubadours qui commencent leurs histoires ainsi, on en trouve des dizaines dans les rades d’Emon, la capitale, la cité portuaire, le coeur de l’Empire du Royaume de Tal’Dorei. Généralement, ils accompagnent leurs dires d’une guitare ou d’une harpe de voyage, qui ponctue chaque phrase importante d’un « plonk-plonk » discordant à souhait. Sans doute pour essayer de capter l’attention de l’auditoire. Si ces malheureux se rendent compte que le public de la taverne a déjà consommé trop de bière, ils renoncent à leurs récits, et peuvent alors grâce à leur instrument simplement régaler les badauds d’un concert improvisé, afin de récolter quelques piécettes.

Heureusement pour eux, cette même consommation de bière à outrance permet à ces bonnes gens de croire que ces « plonk-plonk » sont une musique acceptable…

Il arrive toutefois que le barde soit pris d’une envie d’aller voir ailleurs si il y est.Pour faire connaître leur art oratoire, ils peuvent tenter leur chance dans les Plaines de la Divergence, à Kymal ou à Westruun, s’aventurer jusqu’à Pierreblanche, ou encore sur la côte Lucidienne, à Stilben. Les grandes villes ne sont pas forcément nombreuses dans l’Empire, mais si on sait captiver son audience, on peut gagner son pain.

 

Il est cependant à noter qu’aucun de ces poètes n’ose perdre son temps dans de petits villages, sauf si celui-ci est sur sa route. Le village de Bronbog, perdu au milieu des Marais, en dessous des Monts Crête-Tonnerre, est donc, comme vous vous en doutez, peu visité par ce type de pèlerins. Et c’est fort dommage, car une fois par lunaison, un évènement agite cette petite bourgade. Les Marais aux alentours sont, et c’est chose connue, particulièrement malsains et nauséabonds. Mais c’est de ces mêmes marais que l’on extrait le Capuchon de la Reine, produit de choix apprécié jusqu’à la grande Emon… Ce champignon est en effet un ingrédient précieux pour certaines potions de guérison, et il ne peut être ramassé qu’une fois par mois. Une grande quantité de champignons est nécessaire: le séchage, la distillation, et l’extraction de suc prennent un certain temps. Ces manipulations précises et complexes sont assurées dans la ville côtière de Stillben, là où le produit final sera revendu aux mages locaux.

A l’heure où je vous parle, les chasseurs-cueilleurs de Capuchon de la Reine sont en plein dans les préparatifs, et des caravanes marchandes venues des environs commencent à envahir la petite ville de Bronbog. Les gardes sont à l’affût, à cause des nouveaux visiteurs: après tout, la population double pendant la période de la récolte. Les aubergistes sont donc en liesse, ces prochains jours vont leur permettre de renflouer leurs caisses, et d’écouler leurs stocks de bière, bien entendu, mais aussi de fèves aux lards, autre spécialité locale. Chaque Bronboggi est en effervescence, occupé à remplir sa tâche, le succès de la récolte en dépend.

 

C’est en pensant à tout cela que Lafiya regardait la place devant la Chapelle du Père de l’Aube. Humain, demi-elfe, nains, ou havlins, tout le monde sans exception est occupé. Elle aussi, en fait. Elle ressasse dans sa tête le discours de bénediction qu’elle va devoir donner tout à l’heure, pour la première fois. Dame Irmelle, sa supérieure de l’ordre, et aussi sa mère adoptive, lui a annoncé il y a quelques jours qu’il était temps pour elle de remplir cette mission: motiver les équipes de chasseurs-cueilleurs, et leur apporter la Lumière de Pelor, pour leur permettre de revenir sains et saufs, les paniers remplis du champignon si convoité.

Lafiya était tellement concentrée qu’elle n’entendit pas arriver Amarie.

« Alors, Lafiya, es-tu prête? C’est le grand jour pour toi! »

« Oh Amarie, Vie et Lumière sur toi! Tu aurais très bien pu t’approcher pour me tuer, que je ne m’en serais pas rendue compte! Je n’ai même pas entendu le frou-frou de ta robe! « 

Elle avait dû s’approcher à pas feutrés, comme à son habitude: Amarie est quelqu’un de très pieux, attachée à sa foi, et très discrète. Elle est zélée, et s’acquitte de chaque tâche avec dévotion. Comme Lafiya, la novice porte avec humilité la robe de lin blanche brodée du symbole de Pelor.

« Ne parle donc pas de malheur en un jour si important! Je suis venue te chercher, Dame Irmelle te demande. Il ne fait pas très beau aujourd’hui, mais je tenais à te dire que je suis sûre que tu vas haranguer la foule avec panache, et donner à tous du baume au coeur. Viens, ne faisons pas attendre Dame Irmelle. »

Lafiya se leva, regarda une dernière fois par la fenêtre, remplie d’une volonté de bien faire. Elle était guidée par la Lumière de Pelor, bien sûr, mais aussi par son envie de rendre service à ceux qui en avaient besoin. C’était dans sa nature profonde. Elle mit de l’ordre dans ses longs cheveux, et se coiffa du petit voile de circonstance. Ainsi, elle était plus présentable pour la cérémonie. En se rendant à l’entrée de la chapelle avec Amarie, dans les couloirs, elle se rémémora les gestes à accomplir, la torche à brandir, et les mots rituels à clamer. Elle fut cependant tirée de ses pensées au moment de passer devant les quartiers de Dame Irmelle. Lafiya ferma la porte, ouverte aux quatre vents, alors que sa mère était visiblement absente. Ce faisant, elle jeta tout de même un petit coup d’oeil auparavant. Aussi bien pour vérifier qu’il n’y avait pas d’intrus ni de vol, mais aussi pour regarder avec tentation les armes suspendues au mur. Une dague, en particulier, sertie de bijoux, attirait toujours son regard. Plus jeune, elle l’avait « empruntée » pour jouer à l’aventurière, ne pensant pas à mal. Elle voulait juste s’entraîner au maniement des armes, et en quelque sorte, s’imprégner de la force de Dame Irmelle. Elle fût surtout imprégnée d’une bonne déculottée quand on s’aperçut qu’elle jouait avec un objet si tranchant en plein après-midi, au milieu du cloître…

Depuis, ces armes sont suspendues au mur, hors de la portée des enfants.

Dame Irmelle, après l’incident, en profita pour lui parler un peu de son passé. Elle n’avait pas toujours porté la robe blanche décorée d’un soleil. Autrefois, elle parcourait le royaume avec ses compagnons, accomplissant des quêtes. C’était une femme d’action. Et de fait, elle l’était encore: elle gérait la chapelle avec brio, et avait la totale confiance des Bronboggi. C’était une chose de partir à l’aventure. Mais c’était tout aussi prenant de devoir répandre la Lumière et les bonnes paroles de Pelor, surtout dans des contrées aussi reculées. Même si Bronbog n’était pas bien grande, c’était tout de même un phare d’espoir au milieu des marécages malodorants. Le temple de Pélor (c’est à dire la chapelle et le cloître attenant) étaient les seuls bâtiments construits en pierre dans la ville. Les autres maisons étaient faites en planches de bois flottant, arrachés aux marais. Bien moins solides que la pierre, donc, mais bien moins onéreuses à réparer: la vie est dure dans les marais, entre le ciel qui n’est pas souvent clément, et les attaques d’hommes-lézards… Les Bronboggi cependant sont d’un naturel joyeux, et passent outre ces soucis. Un dicton local résume à peu près leur façon de voir les choses: “Si tu ne sens pas les affres de la tempête, comment profiter vraiment du soleil?”. La cérémonie d’aujourd’hui était d’autant plus importante, pour conserver cette bonne humeur et cet état d’esprit.

« Lafiya,dépêche toi donc, ne faisons pas attendre Dame Irmelle! »

Elles pressèrent le pas, rentrant par la chapelle par une petite porte située près de la sacristie. Il faisait mauvais temps dehors, mais la nef et le transept étaient illuminés comme d’habitude d’une lueur douce et bienfaisante. Lafiya s’en emplit une seconde, en faisant le geste rituel en direction du choeur, les paumes tendues vers le ciel, prêtes à donner et à recevoir, comme le voulait la coutume. Se retournant, elle aperçut sous le porche Dame Irmelle, en grande conversation avec Tiomas, un des rôdeurs des marais. Ils parlaient du déroulement de la cérémonie.

« Puisse l’Aube vous guider, mes enfants. Enfin, vous êtes là. Amarie, merci d’être allée chercher Lafiya. Va donc sonner la cloche, à présent. Le soleil va se lever, il est temps de rassembler les Bronboggi pour la bénédiction. Lafiya, es-tu prête, ma fille? »

« Je crois… En tout cas, je ferai de mieux, Mère… euh je veux dire Dame Irmelle! »

Tiomas éclata de rire.

« Je te reconnais bien là, petite Lafiya… Toujours prête à bien faire! On ne te changera pas. Je suis sûre que tu vas faire des merveilles aujourd’hui. Les gars ont bien besoin d’encouragements, la récolte de la dernière Lune n’a pas été fameuse. En plus, le temps n’est pas fameux… Que de nuages! »

Les cloches retentirent tout à coup, faisant sourire Tiomas, Dame Irmelle et Lafiya. Le son se répandait dans la ville et au-delà, et semblait faire fuir les nuages, comme si la douce lueur de la chapelle se transmettait par le son cuivré. Les gens s’attroupèrent peu à peu devant le porche, laissant un passage au milieu d’eux, afin que les adorateurs de Pelor puissent atteindre la statue du dieu durant le rite. Tiomas, hardi, voyant que la foule était assez nombreuse, commença:

« Bon les gars, vous savez ce que vous avez à faire! La dernière récolte n’a pas été à la hauteur de nos espérances, mais je suis sûr qu’on va faire mieux ce mois ci! On va le trouver, ce fichu champignon, et en ramener des paniers entiers! »

La foule applaudit la verve de Tiomas. Son franc-parler et ses talents d’orateur en avaient fait un meneur né, et ses discours étaient toujours attendus par les Bronbogi. Lafiya, du haut de ses 16 ans, espérait bien pouvoir exhalter autant le public.

« Toutefois les gars, ne prenez pas de risques inconsidérés. Ne vous déplacez pas seul dans les marais, restez avec votre équipe, et tout se passera bien. Vous allez sans doute revenir poisseux et puants, mais avec de quoi nourrir votre famille. Evitez les bestioles et autres monstres rampants, ainsi que les zombies. Je veux vous voir revenir victorieux, mais entiers et vivants! Je sais que vous pouvez y arriver. Dame Irmelle, voulez-vous ajouter quelque chose? »

« Merci Tiomas, mais ce mois-ci je vais laisser la parole à quelqu’un que vous connaissez tous, car elle est une fervente novice de notre paroisse, mais que vous avez pour l’instant peu entendu, à part pendant nos chants de bénédiction… Lafiya, ma fille, si tu veux bien? »

Lafiya, une torche allumée à la main, s’approcha du haut des marches, pendant que Tiomas tendit le bras à Dame Irmelle. Ils descendirent tout deux les marches pour se diriger près de la statue du Père de l’Aube, pendant que Lafiya commença son discours. Elle jugea la foule, reconnaissant certains visages parmi la multitude. Elle sentit tout d’un coup le poids de la responsabilités de ses actes sur ses épaules. Ces gens attendaient son soutien, sa bénédiction. Elle allait faire de son mieux. Tout irait bien. Elle brandit la torche:

« Mes frères, mes soeurs! Puisse la Lumière de l’Aube vous guider sur le juste Chemin! »

La foule, chauffée par les paroles précédentes, l’applaudit chaudement. La vue du feu sacré était toujours un réconfort, et Lafiya eut un sourire timide. Tout à coup, elle reconnut un vieil ami, Nikolaï. Elle ne l’avait pas vu au départ, et semblait être dubitatif. Son visage renfrogné contrastait avec le reste de l’auditoire, et désarçonna la jeune fille. Cela faisait quelques mois qu’ils ne se parlaient plus. Elle se mit à bégayer quelque peu…

« Euh… Il vous faut euh… garder confiance, et foi envers le Père de l’Aube. A la façon de-de-de cette torche, sa sagesse… euh… vous accompagnera dans les marais, et vous permettra euh… d’en cueillir les bienfaits! »

Les applaudissements se firent moins chaleureux, mais quand même présents. Le public la soutenait gentillement, ils voyaient bien qu’elle débutait. Elle se reprit, et décida de continuer à parler tout en se dirigeant vers la statue.

« Soyez bénis, mes frères, mes soeurs! Soyez bénis. Souvenez-vous de cette Lumière, emportez la dans vos coeurs… euh… et dans vos âmes. Vie et Lumière sur toi, mon frère. Reviens chargé de champignons. Puisse le Père de l’Aube t’accompagner, mon frère. Prie pour nos chasseurs, ma soeur. Tes pensées les guideront dans les tréfonds des marécages. »

Elle arriva ainsi près de la statue, levant la tête vers Dame Irmelle. Elle souriait, l’air pas très convaincue par le côté improvisé des paroles de Lafiya, mais décidait de faire bonne figure… Même si elle se jura que la prochaine fois, elle lui ferait répéter son discours. Et plutôt deux fois qu’une.

Lafiya grimpa sur les marches de la statue, et illumina le réceptacle, laissant une flamme immense figurer la tête du Dieu. Ainsi Pélor était-il représenté. Le timing était parfait, car à ce moment là, les rayons du soleil levant percèrent les nuages, et commencèrent à réchauffer l’atmosphère. La brume matinale, tenace, ne se dissipa pas pour autant.

La foule redoubla de ferveur. Tiomas reprit, pour éviter à Lafiya une gêne supplémentaire:

« Allons tout le monde! A vos paquetages! Il est plus que temps. »

Après quelques hourras et cris de joie, la foule se dispersa vite. Certains restèrent un peu plus pour allumer eux-mêmes leurs torches à l’aide de la flamme de la statue. Les gens de Bronbog tiennent à leurs croyances, et le culte du Père de l’Aube est pour eux d’un grand réconfort. Partir avec un peu de son feu sacré est signe de ferveur, mais aussi un puissant soutien psychologique.

Tiomas s’approcha de Lafiya, et lui donna une petite tape dans le dos:

“Allons jeune fille, c’était pas mal! Il va falloir mieux bosser tes discours pour la prochaine fois, mais on va peut être pouvoir faire quelque chose de toi. En tout cas, ta foi est contagieuse… Je vous laisse, j’ai encore à faire. Mes respects, Dame Irmelle.”

Publicités

Beau doublé, Monsieur le Marquis

Paris est rempli indubitablement d’endroits magiques.

Le musée de la Chasse et de la Nature fait parti de ces endroits. La culture y a sa place, et le style aussi. Loin des clichés éculés que l’on pourrait avoir sur la chasse, surtout celle de la galinette cendrée dans le doux pays du Bouchonois, et de ce qu’est un bon ou un mauvais chasseur*, celui qui entre dans ce musée aura la chance de découvrir un endroit de toute BEAUTAY.

Ce qu’il est bon de parcourir un musée où la lumière est bien gérée, où elle ne se reflète pas sur les oeuvres de façon dégueulasse, à tel point qu’il faille se dandiner pour apprécier la scène qui se passe sous le vernis. Les couleurs choisies pour les murs créent une ambiance cosy digne du IXXème siècle, à tel point qu’avec les potes on veut aller habiter dans le musée. Tout est logique, fait pour mettre en valeur les oeuvres, les cartels ne sont pas envahissants mais cependant présents. (oui, on a pas besoin d’aller les chercher à perpéte les oies, à tel point qu’on se demande quel tableau correspond à quoi exactement).

Bon après certes, il faut aimer les animaux empaillés, les scènes de chasses, et la beauté de certaines armes. Je suis pas très très intéressée par ces dernières en général, si ce n’est repoussée en fait, mais il faut avouer qu’une crosse de tromblon ornée de marquetterie inspirée d’enluminures médiévales, datant du XVIIème, ça a quand même fait son petit effet sur ma personne. En plus, on peut jouer avec certains éléments de décor, ça fait cabinet de curiosité, on peut ouvrir des tiroirs… Cela rend la sortie un peu plus interactive.

Mais si en plus de tout ça, vous ajoutez à ce lieu idéalement niché dans le quartier du Marais, dans les hôtels particuliers de Guénégaud et de Mongelas, une exposition d’art contemporain qui se fond à merveille avec la collection de la fondation de la maison de la chasse et de la nature, bizarrement, je fonds. Le mélange de contemporain et de moderne a particulièrement été bien géré dans la sublime exposition « Beau doublé Monsieur le marquis », où l’on peut admirer des oeuvres de Sophie Calle et de Serena Carone. La scénographie est au top. On joue clairement sur le dévoilement de l’intimité, propre à Sophie Calle, mais aussi sur l’animalité.

Tout commence autour du voile blanc fantômatique qui a été posé sur l’ours blanc haut de plusieurs mètres, emblèmatique du musée. On est dans l’étrangeté. A côté, des commentaires des visiteurs du musée, des guides, sur ce qu’il peut y avoir sous ce drap. Drôle. Décalé.Et là, paf. Sophie Calle nous prend aux tripes, avec l’histoire du dernier cliché qu’elle a pris de son père, avant le décés  de ce dernier. Aoutch. Et elle en rajoute une couche juste derrière une petite cloison avec la mort de son chat adoré, Souris. Serait ce ceci, le beau doublé? On comprend tout de suite qu’on ne va pas sortir indemnes de cette histoire.

J’y suis allée avec un ami durant une nocturne, le musée était plein à craquer juste dans les derniers jours de l’exposition, c’est vous dire à quel point c’était couru. Mais là, ce n’était pas couru juste pour la hype. C’est justifié. Quiconque s’intéresse un peu à l’histoire de l’art et qui était sur Paris se devait d’aller voir ça.

Et j’en ai eu pour mon argent.

S’en est suivi un portrait/tombeau de Sophie Calle entourée de ses amis, symbolisés par des animaux empaillés plus ou moins exotiques (un petit plus pour le bébé zébre trop mignon), un dégradé de poissons, des sculptures de céramique de Serena Carone (mention spéciale à la Pleureuse et à la Rêveuse, on est dans l’onirisme le plus total… cela fait du bien d’être transportée par une création) et surtout, surtout, des petites anecdotes parsemées à travers le musée, sur la vie de Sophie Calle. Des moments touchants, complétement barrés, accompagnés d’objets qui rendent les histoires plus tangibles, plus sensibles…

Tellement barrés qu’on se demande si elle a vécu tout ça en vrai. La robe de mariée rouge sur le tarmac, pour ne citer qu’elle, par exemple. Ou encore les anecdotes sur sa carrière de stripteaseuse. Ou la lettre d’amour envoyée par un écrivain public. Je ne vous en dit pas plus, il est des choses qui se vivent, qui se voient. (et puis, vous n’aviez qu’à y être. Bande de Galopins. Au lieu de regarder Netflix!)Quand on lit tout ça on se dit vraiment qu’il ne tient qu’à nous d’incorporer un grain de folie dans nos vies, et sortir du quotidien paraît si aisé, pour peu que l’on ait un peu d’imagination. Et au pire, si on en a pas, Sophie Calle et Serena Carone en ont suffisament pour nous faire rêver pendant encore longtemps.

 

J’espere que cette chronique de visite de musée vous a plu, dans mes bonnes résolutions de 2018 il y a faire des visites de musées, et écrire. Lier les deux me permet de vous faire partager mes émotions, mes impressions, et renouer un peu avec mes études. N’hésitez pas à me dire en commentaires ce que vous en avez pensé! 

 

Le musée de la chasse et de la nature, c’est au 60-62, rue des Archives, Paris 3eme. Courez-y.

 

 

* pour ceux qui n’ont pas reconnu la citation du sketch des Inconnus, je vous dirai que oui, je vis encore dans les années 90. Et que si vous avez besoin, vous pouvez aller le chercher sur youtube.

Ode à Imbolc, et au Féminin

Poème en prose pour célébrer le cœur de l’hiver, et la tradition celtique d’Imbolc… Je vous laisse lire mon Ode, et vous renseigner un peu plus sur cette fête si l’envie vous prend.

 

Chère Dame, venez me rejoindre dans le cercle,

Venez me rejoindre, main dans la main,

Car le temps est de nouveau venu d’espérer…

Oh Ma Dame, Oh Ma Dame, Oh ma Dame,

Venez me rejoindre dans cette ronde, chantons et dansons.

Que soit protégée cette maison.

Que soit protégé le fruit de cette union.

 

Tendre Dame, venez me rejoindre dans le cercle,

Venez me rejoindre, âme contre âme,

Car le temps est de nouveau venu de se purifier…

Oh Ma Dame, Oh Ma Dame, Oh ma Dame,

Venez me rejoindre dans cette ronde, prions et dansons.

Que soient louées les Déesses.

Que la Lumière renaisse.

 

Douce Dame, venez nous rejoindre dans le cercle,

Il s’ouvrira alors, sans être brisé.

Car le temps est de nouveau venu de se rassembler…

Oh Mes Dames, Oh Mes Dames, Oh Mes Dames,

Venez me rejoindre dans cette ronde, festoyons et dansons.

Les jours sombres sont enfin finis.

Allumons les blanches bougies.

Les ablutions

 

Entre deux réveillons, voici un texte que j’avais écrit il y a quelques années déjà. Maintenant que j’ai un endroit où je peux vous les faire découvrir, je ne vais pas m’en priver 😉 bonne fin d’année 2017 à tout le monde!

 

L’eau chaude commença à couler. Des gouttes ricochèrent sur le carrelage blanc de la salle de bain, et petit à petit, la baignoire se remplit. Une pincée de sels fut ajoutée à l’eau claire.

Le robinet fait du bruit. Un bruit de cascade tranquille. Pendant ce temps-là, l’eau de la bouilloire arriva à ébullition. En deux pas, je rejoins la cuisine.

 

L’appartement est petit. Coquet, dira-t-on.

 

Une boule à thé m’arriva dans les mains, machinalement. Je plongeais la main dans la boîte d’Oolong. Les brisures de thé en vrac sont agréables à toucher, à manipuler. J’inspire. J’ai hâte de boire cette odeur de pelouse coupée.

La théière remplie, je l’installe à côté de la baignoire, qui est à moitié remplie. Je tourne le robinet, qui fait alors un bruit de cascade furieuse. Ma baignoire va-t-elle décoller ?

Je retourne dans la cuisine choisir une tasse qui conviendra à ce moment de détente. Mon œil s’arrête sur un mug, offert par une amie lors de la crémaillère du mois dernier. Parfait. Elle rejoint la théière sur une chaise pliante pour pouvoir l’attraper plus facilement une fois installée. Toutes les chaises sont pliantes chez moi.

 

L’appartement est très petit. Très coquet, dira-t-on.
Je laisse le temps d’infuser. Assise sur le côté du bain, je caresse l’eau, et juge ainsi de la température. J’inspire encore. L’odeur du liquide devenu vert pâle se mélange à celui des sels de bain, mais aussi à l’odeur d’huile de sésame dont j’ai enduit mon corps  et mes cheveux.

Décompression.

On ne pense plus à rien d’autre qu’à son corps. On se reconnecte avec les sensations. On oublie la lassitude de la journée, pour uniquement prendre soin de soi. On se papouille, on se prélasse, on se tâte. On vérifie ça et là l’état de sa chair.

La baignoire est  bientôt remplie.

J’en profite pour me glisser dans l’eau. Un pied, puis l’autre. C’est chaud. C’est réconfortant. Je remue encore l’eau pour faire dissoudre les sels. Et enfin, je m’assoie, et me tourne vers ma tasse de thé, bien vert à présent. La transpiration commence à ruisseler sur mon épiderme. J’ai l’impression d’être dans un sauna, la boisson réchauffe l’intérieur alors que le bain réchauffe l’extérieur. Mes muscles se détendent.

Le robinet, en deux tours, se tait enfin.

Je refais le cours de ma journée, afin de n’en garder que le meilleur. Stay positive.

Après avoir siroté quelques lampées, je profite que ma peau soit huilée pour la raser de près. La chaleur aide le processus. Peut-être que j’en profiterai pour mettre une jupe demain. Je reste encore dans l’eau, à profiter de l’instant. Ensuite, je commence à me savonner, tout en faisant couler le bain. Le siphon avale tout. Eau, huile, poils, savon… Je sors le shampoing. Je détache mes cheveux : ils ont tellement apprécié le soin qu’ils bouclent. Cela m’amuse. Je finis par me rincer au pommeau, tout en donnant un dernier coup de jet pour nettoyer la céramique. J’essore mes cheveux. J’attrape une petite serviette, et je les enturbanne, après les avoir tapoté contre l’éponge.  Une grande serviette vient s’enrouler autour de mon corps. Je suis totalement détendue, j’en profite pour faire craquer mon dos en me mettant en torsion.

Je m’approche du miroir. J’ai oublié, comme à chaque fois, de me démaquiller. Je ressemble à un panda. Mais avec un disque de tissu (les cotons démaquillants et jetables n’ont plus leur place chez moi depuis quelques mois), et une lotion adaptée, hop, je retrouve mon regard clair. Je touche de nouveau ma peau, mes bras, mes jambes. Je suis toute douce. Et satisfaite.
Je me dirige vers la chambre pour revêtir ma nuisette, et mon yukata qui me sert de robe de chambre. En deux pas, c’est fait.

L’appartement est petit. Et moi, coquette, dira-t-on.

Le vent

J’ai un truc avec les comptines cette année, je crois. J’avais envie d’écrire sur le thème du vent, et voilà ce qui m’est venu en tête. Bref, aujourd’hui, c’est voyage dans la Lune. Oui, je sais, il n’y a pas de vent sur ce satellite. Mais justement…

 

« Vent frais, vent du matin, vent qui souffle au… »
La petite écolière C-12.417 était bien embêtée en ce doux matin du 8ème mois de l’année. Impossible pour elle de se souvenir de sa récitation. Pourtant, elle l’avait si bien révisée avec ses parents la veille. Elle s’était mise devant eux, bien droite, bien fière. Elle avait pris une grande inspiration, en regardant droit devant elle, dans le vide, comme pour conjurer la peur de parler devant un public, et avait commencé à déclamer son texte. Moitié en chantant l’air, moitié en le disant à toute vitesse, de façon à se débarasser au plus vite de l’exercice. Ses parents avaient été enthousiastes, et l’avaient chaudement félicitée.
Mais ce matin… Seuls les premiers mots revenaient en boucle. La suite ne venait pas.

C-12.417 se dirigea donc vers le centre scolaire en traînant des pieds. En fait, elle s’appelait Carisa, mais C-12.417 était son matricule. C pour son prénom, 12 pour son mois de naissance, et 417 car elle était la 417ème enfant de décembre à être née sur la Lune depuis l’installation de la colonie.
Du coup, ces histoires de vent frais… Elle n’arrivait pas bien à se représenter ce que pouvait être la brise matinale. Elle n’était jamais sortie dehors sans combinaison, le retour sur Terre n’était pas prévu avant au moins sa douxième année, le temps que ses muscles soient assez développés pour supporter le changement de gravité.
Et puis aussi, cette histoire de grands pins… Elle en avait vu en photo, dans ses cours sur les différents arbres. Mais même là, elle savait bien que sur Terre il n’y en avait presque plus. Ou alors, juste dans certains Arborariums privés.
Ah mais c’était ça la suite!
« Vent qui souffle au sommet des grands pins… »
Elle arriva au centre scolaire, toute heureuse d’avoir enfin retrouvé la suite. Une fois dans l’immense salle de cours, C-12.417 se mit à son bureau, dans son box. Chaque élève sur la Lune a son propre espace, connecté sur un ordinateur. Via un logiciel de télé-communication, un casque de réalité virtuelle, et un impressionnant système de création en trois dimensions d’un hologramme, il peut suivre les cours d’une classe Terrienne.

Les autres élèves se sont accoutumés à la présence d’une projection holographique dans leurs cours, et certains apprécient tellement C-12.417 qu’ils préfèrent rester avec elle dans la salle de classe pour pouvoir lui parler pendant les récréations. En effet, à la manière d’un fantôme, elle devait se résoudre à rester dans le périmètre de trois mètres carrés dédiés à son hologramme. Les autres élèves et elle avaient mis au point des jeux qui permettaient d’exploiter au mieux ce petit espace, et le fait qu’on pouvait passer à travers la projection: des versions « incorporelles » de c’est toi le chat avaient donc vu le jour, grâce aux élèves lunaires.
C-12.417 avait hâte de rencontrer ses camarades un jour, et de pouvoir entonner avec eux le canon appris ensemble.
« Vent frais, vent du matin,
Vent qui souffle au sommet des grands pins,
Joie du vent qui souffle,
Allons dans le grand vent… »

Quand elle eût grandit, Carisa devint médecin spécialisée en psychiatrie. Elle s’intéressa beaucoup dans un premier temps aux désintoxications digitales, et par la suite aux psychoses qui naissent au retour d’un voyage lunaire. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

Mona Longueville

Et moi, je reste à regarder…

Premier texte sur ce blog, inspiré d’une comptine que j’ai découverte à la médiathèque de Cholet, du temps où j’empruntais des CDs… La compilation s’appelait « Anthologie de la chanson française – la condition féminine » et rassemblait plusieurs chansons sur le mariage, le fait d’être une femme, d’avoir un galant… Un texte en particulier m’a frappé, et cela faisait fort longtemps que je souhaitais l’adapter dans un univers Steampunk. Bonne lecture.

La famille Smith se préparait pour aller aux champs. La mère, le père, les deux jumeaux et la petite sœur de Georgia terminaient leur bol de porridge déjà ranci. L’ambiance était pesante à la maison depuis quelques mois.

Elle restait là, le regard fixé vers le plafond de crépi, à guetter.

Georgia entendait depuis son lit le claquement des bols et des cuillères en bois sur la grand’table, ainsi que le bruit des sabots sur les tomettes, et enfin, le grincement de la porte d’entrée. Ils étaient partis. Elle en profita pour se lever, après avoir revêtu, par dessus sa chemise de coton blanche, un petit boléro crocheté à la main. Les matins de juin pouvaient parfois être très frais, et malgré son état, elle avait quelques corvées à faire urgemment si elle voulait sortir.

Elle quitta la chambre qu’elle partageait avec ses frères et sœurs, et descendit dans la salle, rassembla la vaisselle, et commença à laver les bols. Elle pouvait dire à qui appartenait chaque écuelle, en particulier celles des jumeaux : ces deux gloutons ne laissaient jamais une seule miette, leurs bols étaient quasiment déjà propres. Sa mère, par contre, laissait toujours la moitié. Georgia se jeta avidement dessus.

Depuis l’accident, elle était plus ou moins privée de nourriture. Sa mère et sa sœur avaient quelques combines pour que Georgia puisse avoir un semblant de repas.

Nous sommes cinq enfants, d’un père et d’une mère,

Nous sommes cinq enfants, d’un père et d’une mère,

Les autres s’en vont aux champs, s’en vont à travailler,

Et moi je reste à regarder

Je reste à regarder, dis donc comme je suis fière.

Oh oui, ça, elle était fière la Georgia. Mais tellement faible qu’elle ne rechignait pas une seconde à dévorer les restes. Même si le porridge était ranci. Elle essuya sa bouche proprement, sans utiliser la manche de son boléro. Elle n’avait pas passé de longues soirées d’hiver dans la chambre à se le fabriquer pour le tâcher inutilement.

Elle mit de l’ordre dans le reste de la pièce. Elle espérait, par ce petit manège, apaiser la colère de son père. Elle rangea donc les chaises sous la grand’table, passa un coup sur le bois vernis, et remit la pendule à la bonne heure. Pour ce faire, elle regarda d’abord par la fenêtre, à travers le smog matinal, pour vérifier sur le cadran de l’horloge de l’église si il était bien six heures et demie. Pour Georgia, depuis l’accident, l’église servait surtout à donner l’heure. Il n’était plus question qu’elle s’y rende. Elle sortit de sous sa chemise la clef de la pendule, et la remonta.

S’occuper de l’heure était un privilège qu’elle avait dans la maison, et que ses deux frères lui jalousaient vivement. Malgré l’accident, le père ne lui avait pas repris cette clef, qu’elle chérissait beaucoup. Cela lui permet, une à deux fois par jour, de voir s’animer les beaux rouages de cuivre, les prendre vie, et de les observer un peu. Ces derniers temps, par ennui, elle s’était vraiment intéressée au fonctionnement de ces engrenages, et commençait à comprendre comment ils s’emboîtaient les uns dans les autres. Ce qui au début tenait de la magie pour ses yeux d’enfants devenait petit à petit une science à devoir maîtriser. Elle mourrait d’envie de tout démonter et remonter, mais ce n’était pas le moment. Elle n’avait pas envie d’énerver encore plus son père en créant du désordre, et en cassant la belle mécanique.

Quand cela fut finit, elle remit la clef sous sa chemise, contre sa peau.

Elle remonta se changer, afin de mettre par dessus sa chemise une robe de lin, des bas, et ses godasses informes. Elle se sentait faible, ses gestes étaient assez lents. Son ventre ne lui permit pas de lacer son corset. Elle mit donc une ceinture de tissu à la place, espérant que les gens ne remarquent pas son indécence. De toute façon, depuis l’accident, elle était déjà devenue une paria, et cela lui importait finalement peu ce que les autres pouvaient penser d’elle. Elle sortit, un châle autour de son cou, de façon à pouvoir se réfugier dedans si le smog lui raclait trop la gorge. De même, pour protéger ses yeux, elle mit ses lunettes d’aviateur que son oncle lui avait donné pour son quinzième anniversaire. Elle avait une allure étrange, mais encore une fois : qui pourrait vraiment s’en soucier ?

Je reste à regarder, dis donc comme je suis fière.

J’ai mis dans mon idée d’aller me promener,

Ma quenouillette à mon côté

Je me suis promenée, alentour de la ville…

Elle s’aventura sur les routes pavées, cahin-caha, passa tout d’abord près de l’Eglise, sur le parvis de laquelle elle se retint de cracher. Elle avait encore en tête les dernières messes données, que sa sœur lui avait rapportées à voix basse, quand la maison dormait… Elles étaient censées dormir tête bêche dans le grand lit, mais sa petite sœur Eleaonore venait parfois contre elle, et lui racontait sous la couette les histoires et autres ragots de la journée, en prenant bien soin de ne pas parler trop fort, pour ne pas se faire cafter par les deux frangins.

Tout en caressant le ventre de sa grande soeur, Eleanore lui avait raconté combien le curé avait usé de paraboles et de citations, pour bien appuyer que les relations avant le mariage étaient marquées du sceau du démon, de la tentation, et que ceux qui s’y étaient adonnés n’avaient droit qu’au déshonneur, et que l’amour de Dieu avait quitté ces fornicateurs. Elle mélangeait dans son discours les propos rapportés directement de la bouche du curé, et ses mots de fillette de huit ans, ce qui aurait pu donner à son discours une tonalité touchante, voir drôle, si tout cela n’avait pas été si tragique.

Eleanore n’avait pas raconté à Georgia combien ses parents avaient blêmi de honte durant l’office, et baissé la tête, mais Georgia n’était pas dupe. Parfois, sa mère rentrait de la messe avec les yeux rougis, et des traces de larmes le long des joues.

Le père, lui, oscillait entre la honte extrême, et l’envie de battre sa fille ainée.

Et il hurlait :

« Mais pourquoi, pourquoi a-t-il fallu que tu aies ces envies d’aventures dans la grand’ville ??? Tu n’étais donc pas assez bien ici, avec nous ? Et maintenant, à cause de toi, le déshonneur est sur notre famille.»

Georgia, mortifiée, dépassa l’église, traversa un pont, et repensa au début de l’automne dernier, pendant qu’elle arpentait la ville, pour se diriger vers les Landes. A cette époque là, elle n’avait qu’une seule envie, celle de partir pour Octoville, la « grand’ville » comme disait son père. On la voyait briller parfois à travers le smog. Elle voulait tenter sa chance là bas, plutôt que de continuer son existence banale à travailler dans les champs. Elle rêvait d’aventures, en effet. A Octoville, elle pourrait trouver un bon travail, ou encore se faire passer pour un garçon et embarquer sur un bateau qui ferait une croisière autour du globe, et on se ferait aborder par un sous-marin dont le Capitaine jouerait de l’orgue, comme racontait un des livres prêtés par son oncle. Forte de ses rêves d’enfant, malgré son corps de jeune adulte, elle avait rassemblée dans une besace ses affaires, un peu d’argent et de nourriture. Et un jour, au lieu de travailler avec sa famille, prétextant un mal de tête, elle s’était rendue sur la Plaine.

C’est là que se tenait l’Aérodrome. La ville dans laquelle vivaient Georgia et sa famille n’était pas très très riche ni développée. Mais depuis qu’Octoville y avait installé une escale pour ses dirigeables et autres biplans, et surtout le grand hangar pour entretenir et réparer toute sorte de moyens de locomotion aérienne, la ville attirait de plus en plus de travailleurs, et de visiteurs. Des champs avaient dû être rasés pour l’installation du champ d’aviation, mais la famille de Georgia n’avait pas été trop impactée. Les immenses structures de métal des hangars rappelaient à Georgia les cartes postales qu’elle avait reçue de la capitale, représentant de grandes tours bâties pour des expositions universelles. Sa mère avait trouvé cela bien laid, mais Georgia était en admiration devant les poutres de métal ouvragées, assemblées en une semaine, et qui cachaient des engins merveilleux, des aéronats de voyage… Ou plutôt, devrait-elle dire, un ticket vers une vie meilleure.

Elle se promena à travers la Plaine, en se faufilant à travers les caisses remplies de pailles et d’éléments métalliques, évitant soigneusement de tomber sur un contre-maître ou un mécanicien. Elle vit à un moment un grand panneau, avec les horaires de départ et d’arrivée. Prochain aller pour Octoville, quinze heures trente, hangar 1900-42 !

C’était sa chance. Il lui restait vingt minutes pour s’y rendre.

Elle essaya d’être encore plus discrète, et se déplaça furtivement jusqu’au dirigeable en question. Arrivée en bas, les deux mains sur les hanches, elle considéra l’engin : comment grimper à son bord sans se faire repérer ? C’était une question à laquelle elle n’avait pas pensé.

« Il faut absolument que je monte à l’intérieur, de gré ou de force ! » dit-elle à voix haute.

Malheureusement, une main se posa sur son épaule, et elle entendit :

« Tiens tiens, une resquilleuse. Et jolie, en plus. Eh, Albert, on a une petite souris qui essayait d’embarquer sans permission ! »

Une sueur glacée coula le long du dos de Georgia. Interdite, elle restait immobile. La main se cramponna plus fort, l’interdisant de bouger. Albert s’approcha, pendant que le premier homme se pencha, et susurra à l’oreille de Georgia :

« Et tu sais ce qu’on leur fait, aux resquilleuses, pour les punir… ? »

Cela aussi, c’était une question à laquelle elle n’avait pas songé.

C’est en pleurant avec des sanglots sourds qu’elle rentra le soir chez son père. Ses parents l’avaient cherchée en rentrant des champs. Les voisins avaient été alertés de la disparition de Georgia. Le soulagement de son retour fut de courte durée. Le sang sur sa robe et son visage tuméfié faisaient peine à voir.

« Ils m’ont… Ils m’ont… »

Georgia, assise et prostrée sur le banc de pierre devant la maison, croisa alors le regard de sa mère. Un regard plein de tristesse, d’inquiétude, mais aussi de honte. La main maternelle lui essuyait le menton et l’oeil de son mouchoir, dans l’espoir d’enlever un peu de sang. C’était un regard qui lui disait :

« S’il te plaît. Pas maintenant. Pas devant les voisins. »

Georgia se tut. Durant trois jours.

Quand le père apprit toute l’horreur de la vérité, il ne fut que fureur. Il se rendit à l’aérodrome, un pugilat éclata. Albert et le premier homme furent renvoyés, et le père fut emprisonné pour la nuit par les agents de ville, afin qu’il retrouve son calme.

L’histoire fit bien sûr le tour de la Plaine, des champs, et de la bourgade. Tout était mélangé, et dit à demi-mots : comment dire l’impensable ?

La décision fut prise de cloîtrer Georgia à la maison, pendant un temps. Cela lui éviterait de subir les quolibets. Quand l’hiver fut installé, on se rendit compte qu’elle était grosse. On avait pensé à l’envoyer dans un autre village, chez la famille, de façon à cacher son état. Mais la neige était déjà tombée en abondance, et rendait tout voyage impossible. De plus, vu les événements, il était hors de question de se déplacer par voie aérienne. La famille Smith était personna non grata dans l’aérodrome.

Georgia resta donc dans sa chambre, à crocheter sans fin. Seule, Eleanore lui apportait quelque compagnie. Sa mère aussi, parfois.

Son père souhaitait l’affamer, afin de lui faire perdre le bébé. Peine perdue, le petit était accroché à la vie.

C’est en se remémorant tout cela que Georgia se retrouva en haut de la Lande.

Je me suis promenée, alentour de la ville

M’y vient une pensée à moi dénaturée,

que j’étais prête à accoucher

Comme je suis arrivée, là haut de sur ces landes

Traînant son gros ventre sur le chemin, elle rencontra des troupeaux de moutons qui paissaient, et arriva au niveau des capteurs de smog. Ces grands filets dressés à la verticale filtraient l’humidité des nuages de brouillard grisâtres qui s’étendaient sur les collines environnantes. L’eau coulait le long du maillage de l’étoffe, arrivait dans un réceptacle, pour être ensuite filtrée et réutilisée. La pollution envoyée par la ville était maintenant vue comme un don du ciel, et permettait aux paysans comme la famille Smith d’arroser ses champs.

C’était le meilleur ami d’enfance de Georgia, Romuald, qui avait conçu ce système ingénieux. L’enfant prodigue était revenu de ses études de génie civil à la capitale, avec dans ses bagages de quoi mener à bien ce projet. Il avait eu quelques difficultés à acquérir les terrains nécessaires, mais il s’était arrangé avec de généreux mécènes. En échange de leur contribution financière et technique il avait notamment proposé d’adapter le maillage de ses filets, de façon à faire apparaître le logotype de l’un d’entre eux. Ceci expliquait qu’un poulpe géant stylisé toisait la ville de ses tentacules. Certains habitants avaient énormément du mal avec, ils avaient l’impression qu’une menace diabolique planait en permanence sur la ville. Fort heureusement, le smog cachait les filets la plupart du temps.

Georgia profita de sa venue pour rendre visite à Romuald. Mis à part sa famille, dans toute la ville, c’était le seul qui acceptait encore de lui adresser la parole.

« Tu as marché jusqu’ici toute seule ? Dans ton état ? Mais tu es folle ? »

« Oh tu sais, il ne devrait plus y en avoir pour longtemps… Je suis dans mon huitième mois. Si cela pouvait faire avancer le travail… »

« Oui certes, tu as raison. Néanmoins, veux tu t’asseoir ? Veux tu une verre d’eau de vapeur purifiée ? »

Il alla à une pompe non loin, et revint avec une chope en métal, remplie d’une eau claire. Georgia la dégusta, assise contre un poteau, en regardant Romuald et ses installations bizarres. Son ami ingénieur ne s’était pas fait que des amis depuis son retour de la ville, même s’il avait facilité la vie de beaucoup grâce à son inventivité.

« Tu sais, je m’apprêtes à partir bientôt, je vais essayer de proposer mes capteurs de smogs dans d’autres villes. »

« Avec ou sans le poulpe ? »

« Ahah, tu as toujours le mot pour rire. Du coup, je te laisse, je vais retourner à la préparation de mon voyage. Essaie de te ménager. Et de ne pas t’attirer encore les foudres de ton père… »

« Tu dis ça comme si c’était de ma faute ce qu’il s’est passé ! »

« Non, ne le prends pas comme ça… Je m’excuse. Je ne voulais pas dire ça. Bien sûr que ce n’est pas de ta faute. »

« Allons, retourne à ton ouvrage, je t’ai fait perdre assez de temps. »

Elle se leva, lui rendit sa chope, et se dirigea vers le chemin du retour.

« Attends, veux tu que je te raccompagne ? »

Il n’eut qu’un sourire comme réponse. Elle s’éloigna, les deux mains sous son ventre.

Comme je suis arrivée, là haut de sur ces landes

Je me suis arrêtée, c’est pour considérer 

de quel côté je vais aller…

De là je m’en retourne, je reviens chez mon père.

Elle dût s’arrêter peu après avoir quitté Romuald. Son ventre lui faisait atrocement mal. Elle était courbaturée. Elle se mit contre un arbre. Sa marche avait en effet facilité le travail. Elle souffla, elle gémit, tirant sur sa ceinture en tissu qui la gênait. La peur l’envahit, elle aurait dû se faire raccompagner chez elle, finalement.

Tout à coup, elle entendit la cloche d’un mouton non loin d’elle. Tournant la tête, elle aperçut l’animal. Décoré de pompons de couleurs brunes et beiges à l’occasion de la transhumance, sa belle cloche en laiton faisait un son finalement agréable, qui permit à Georgia de se calmer, et de rythmer sa respiration.

La bête s’approcha, Georgia posa une main sur son museau.

« Serais-tu perdu, pauvre créature laineuse ? »

« Je ne sais pas qui est le plus perdu des deux, en fait… »

La réponse laissa Georgia stupéfaite :

« V’là le mouton qui cause ! »

Un éclat de rire couvrit le son de la cloche. Georgia tourna la tête, et aperçut la Bergère des Landes. Perchée sur des échasses mécaniques, vêtue d’une cape, elle s’était approchée sans discrétion, mais Georgia était tellement absorbée dans la contemplation des pompons de l’animal et dans sa douleur qu’elle n’avait rien entendu. La bergère, ayant fini de rire, s’aida de l’arbre pour descendre de son appareil. Elle cherchait le fugueur depuis une bonne heure, et était contente de le retrouver. Elle comprit tout de suite ce qui arrivait à Georgia, et la rassura : l’accouchement était quasiment terminé, le petit montrait déjà sa tête. Pas question de se lever, donc. La délivrance se ferait dans la Lande. La Bergère avait déjà aidé des agneaux à naître, ce n’était somme toute pas bien différent

Georgia, entre deux souffles, se dit que sa sœur n’aurait peut être pas réagi de la même façon si elle avait dû l’aider à accoucher sur le lit qu’elles partageaient… Déjà qu’elle s’effondrait en pleurs à la vue du sang… La Lande était peut être finalement la meilleure solution, plaisanta-t-elle pour elle même.

Le petit sortit, et son premier hurlement se fit entendre avec force. La Bergère coupa le cordon ombilical avec son petit couteau de poche, et mit le bébé sur la poitrine de Georgia pendant qu’elle s’occupait du placenta. Les deux allaient bien. Le mouton s’approchait de temps en temps de Georgia, lui donna des petits coups de tête affectueux. La Bergère se défit de sa cape malgré la fraîcheur de la fin d’après-midi, afin de couvrir le nouveau né.

De là je m’en retourne, je reviens chez mon père

Comme je suis arrivée, les autres sont à dîner

Et moi je reste à regarder.

Je reste à regarder, dis donc que je suis bête.

La bergère avait aidé la jeune mère et son enfant à rentrer chez eux. Georgia, à bout de fatigue, le bébé dans ses bras, toqua à la porte. Un de ses frères lui ouvrit. Il la regarda, et apercevant un bout de visage sous la cape qui gigotait, il s’exclama :

« Ah, le bâtard est enfin là ! »

Le reste de la famille était à table. Le père, entendant cela, frappa des deux poings sur la table. Il était toujours aussi furieux que son premier petit enfant soit le fruit d’un viol. Pendant que la mère se jeta sur Georgia pour l’aider et soigner l’enfant, il écumait de rage. Au bord de l’évanouissement à cause de la journée et de la fatigue, Georgia l’entendit dire :

« Nous allons le mettre à l’orphelinat. Je vais emprunter un cheval au voisin, et je galoperai toute la nuit s’il le faut. Mais il est hors de question qu’il reste ici. Le déshonneur a suffisamment frappé notre famille, il ne sera pas dit que j’élèverai un bâtard. Nous avons assez subit cette honte et cette infamie. Nous sommes d’honnêtes gens, après tout. »

Georgia tomba des nues. Elle qui avait la tête pleine d’aventures au clair de lune, d’explorateurs de mondes inconnus, de batailles dantesques, malgré l’outrage dont elle avait été la victime, elle n’avait jamais réfléchi en neuf mois à ce qu’il adviendrait du bébé s’il venait au monde. Elle avait été de toute façon persuadée qu’à force d’être mal nourrie, il ne pouvait qu’être mort-né. Si bien qu’elle ne s’était même pas embarrassée ces dernières semaines à penser à lui donner un nom.

Le fait d’entendre son père parler ainsi l’offusqua au plus haut point. Elle se sentit sotte de ne pas avoir envisagé qu’il pensait à le mettre à l’orphelinat. Elle avait entendu parler de cet endroit, et ce n’était pas en termes élogieux. Faiblement mais fermement, elle dit non.

« Ah, tu ne veux pas ? Eh bien, c’est ce qu’on va voir !!! »

« Enfin, le père, réfléchit un peu. L’orphelinat est à plusieurs heures de cheval, ce n’est pas sérieux d’y aller en pleine nuit. Attends au moins le matin ! »

La mère s’était interposée. Son but n’était pas de garder le bébé dans son foyer, comme Georgia aurait pu s’y attendre – elle se sentait décidément bien sotte ce soir – mais seulement d’éviter à son mari un voyage dangereux. Georgia se sentit attaquée dans sa fierté. Personne n’allait donc la soutenir dans cette famille ? Sa sœur avait fichu le camp, elle s’était réfugiée dans la chambre, on l’entendait sangloter. Ses deux frères regardaient la scène, ricanant, goguenards. Ces derniers mois ils n’avaient pas été tendres avec Georgia, et avaient sans doute participé à la propagation des rumeurs courant sur elle…

La décision fut prise d’attendre le matin pour que le père puisse partir. La maison s’endormit doucement. Mais la fureur dans le cœur de Georgia resta intact.

Je reste à regarder, dis donc que je suis bête

Je coupe un morceau de pain, je vais dans mon jardin,

Cest pour y passer mon chagrin

Là bas dans mon jardin, la rivière est courante.

Georgia se leva, en prenant milles précautions pour ne pas réveiller Eleanore. L’enfant avait été posé sur un gros coussin, au sol. Emmailloté, il n’avait pas bougé. Elle lui donna le sein, comme pour l’empêcher de hurler, et descendit l’escalier, le bébé dans ses bras. Ensommeillée, elle avait pris une tanche de pain comme petit déjeuner sommaire. Sa décision était prise. Elle se dirigea vers la porte qui menait au jardin, elle la ferma sans bruit. Au bout du jardin, coulait un affluent qui menait à Octoville.

L’horloge de l’église sonna la demie.

Les yeux emplis de larmes, elle ne changea pas d’avis. Elle tenait bon. Il était hors de question que cet enfant vive dans un monde pareil, et aille dans cet orphelinat douteux. Elle préférait… Elle regarda un instant le visage du nouveau né, le décolla de son sein. Il grimaça. Elle préférait en finir. Elle savait qu’après, elle devrait fuir. Loin.

Les cailloux au bord de la rive étaient froids et glissants. Le cours d’eau produisait un doux murmure. Quelques poissons étaient visibles, malgré la pollution du smog. Savourant un instant la fraîcheur du matin, elle se reprit. Il ne lui restait plus beaucoup de temps avant le lever de son père.

Là bas dans mon jardin, la rivière est courante

Mon cœur descend en bas, mon enfant dans mes bras,

Dans la rivière le jeta

Personne ne m’avait vue, que la Bergère des Landes

Elle s’écria sur moi, Que fais tu là, Méchante ?

J’ai fait péché mortel, ça ne se peut cacher

C’est mon enfant que j’ai noyé.

La Bergère était venue de bon matin, afin de prendre des nouvelles du bébé et de maman, et se retrouva à la place en train de tenter de sauver ce qui restait du petit. Elle ne le retrouva pas, il avait déjà été emporté par les flots. Elle revint vers Georgia, trempée. Elle la secoua par les épaules, lui hurlant dessus. Georgia, impassible dans un premier temps, fut de nouveau prise de larmes. Elle lui raconta les derniers mois. La honte qu’elle avait apporté dans sa famille. Les souffrances dûes à la faim, aux séquelles du viol, et à une grossesse mal soignée.

Eleanore s’approcha d’elles. Elle s’était levée peu après Georgia, rongée de peur pour sa sœur et son neveu. Elle avait préparé un sac de voyage pour eux deux. Entendant les hurlements de la bergère, elle s’était approchée de la rivière. Horrifiée, elle avait compris que la jeune mère venait de commettre un infanticide.

« Part de chez nous, Folle. Je couvrirai ton départ, en raison de l’affection qui nous liait. Mais que l’on ne te revoit plus. Je retiendrai le père le plus longtemps possible. »

Georgia ne sût pas si il fallait la remercier ou bien se remettre à pleurer. Elle osa un coup d’œil à la Bergère. Elle reçut un regard mi-figue mi raisin. Finalement, la Bergère se lança, et prit le sac apporté par Eleanore. Elle intima l’ordre de partir, sans se retourner.

La Bergère et Georgia se mirent à courir. Elle ne parlaient pas. Seule, la clef de l’horloge battait contre la poitrine de Georgia, rythmant son allure. La pendule ne serait pas remise à l’heure ce matin.

*** Mona Longueville ***

Inspirations:

https://www.musicme.com/Marc-Robine/compilations/Anthologie-De-La-Chanson-Francaise—Les-Chansons-De-Femmes-3700368408148.html (pour retrouver la comptine c’est par ici)

https://www.youtube.com/watch?v=mHOdn9Cx0NU (eh oui, ça existe vraiment)

https://www.youtube.com/watch?v=7LEmer7wwHI (chansons écoutées pendant que j’écrivais)

Si vous avez des suggestions, des corrections, des compliments, laissez un commentaire ou partagez 😉